Au-delà de l’expression, le gain

L’argent, le nerf de la guerre… et de la presse

Par Ali Boukhlef, La Tribune

L’ouverture du champ médiatique, au début des années 1990, a donné de l’espoir aux nombreux journalistes qui, en réalité, ne cherchaient que cette brèche pour prouver leurs compétences.
L’enthousiasme créé par cette ouverture a été tellement immense que la scène médiatique s’est enrichie, en quelques années, de centaines de titres, dont une bonne partie disparaît juste après publication, à cause notamment de faillite financière. Même si beaucoup de titres ont été fermés pour des raisons politiques, donc de choix éditorial.
Seulement, beaucoup d’observateurs, notamment des lecteurs, ont été floués par un mythe qui fait qu’un journal, une publication, sont un instrument de la lutte pour les libertés démocratiques, à commencer par celle de s’exprimer. La thèse tient la route, bien entendu. Mais on a toujours oublié de dire qu’un journal est avant tout une entreprise. Il gagne donc de l’argent.
Cela n’empêche que, dès les premiers mois de l’ouverture, la majorité, sinon la totalité des titres parus à l’époque ne l’ont été que grâce à un soutien très actif de l’Etat, d’autant plus que la majorité des journaux étaient détenus par d’anciens journalistes des médias publics.
Des salaires versés par le Trésor public, bonifications sur les emprunts et publicité à profusion donnée par l’entreprise publique d’édition et de publicité, ANEP, en passant par des loyers dérisoires, tous les moyens étaient mis en œuvre pour donner du tonus à une presse censée apporter un nouvel élan à une démocratie naissante. Sur le plan politique, l’affrontement avec le pouvoir a été parfois très dommageable, provoquant des fermetures de journaux, mettant au chômage plusieurs journalistes et travailleurs de presse.

Limogés par… des annonceurs
L’argent, nerf de la guerre, a souvent été utilisé, soit pour bâillonner ceux qui commençaient à montrer une certaine audace, soit pour faire taire d’autres, moins audacieux.
Passé la relative accalmie des années 1990 –une sorte de trêve imposée par la situation chaotique vécue à l’époque par le pays- les choses prennent une autre tournure depuis la fin de la décennie 1990. Bien sûr, le pouvoir a toujours brandi l’argument économique pour faire pression sur les journaux, soit par l’entremise de l’imprimerie d’Etat, comme cela s’était passé en 2003, soit par le biais de l’ANEP ou, parfois, du fisc. Mais la grande nouveauté introduite dans les milieux de la presse, ces dernières années, est sans conteste le boom de la publicité des entreprises privées, à la lumière de l’arrivée de grandes firmes multinationales et la rapide croissance de certains secteurs, notamment les services, en particulier, les communications. Cet état de fait a permis à plusieurs journaux de devenir de grandes entreprises florissantes.
Car, au fur et à mesure que les annonceurs se bousculent, les prix des pages de publicité augmentent, pour atteindre, dans plusieurs journaux à fort tirage, 400 000 DA jour. Cette aisance financière profite-t-elle à tout le monde ? A-t-elle réussi à améliorer les conditions de vie des hommes et des femmes des médias ?

Salaires de misère et absence de protection
Avant de répondre à ces questions, il y a lieu de souligner que de nouveaux phénomènes sont nés avec cette embellie budgétaire. Plus qu’une bouffée d’oxygène qui permet aux entreprises de presse de respirer sur le plan financier, l’arrivée de la publicité a charrié avec elle de nouveaux phénomènes. A commencer par les pressions qu’exercent des annonceurs sur les entreprises. Des pressions qui, souvent, prennent l’image d’un chantage ayant conduit à des pratiques à la limite de l’inacceptable. Des journalistes ont même été sanctionnés ou parfois limogés pour avoir rapporté les mésaventures d’un patron ou les mauvaises performances d’un grand annonceur. D’autres ont été mis à la porte comme de vulgaires voyous sur une simple injonction d’un responsable d’une grosse boîte. Un jeune journaliste s’est même vu infliger une ponction sur salaire. Le motif ? «Atteinte aux intérêts économiques de l’entreprise». Son tort ? Il ne savait pas qu’une activité, qu’il a annoncée, a été organisée par un annonceur.
Sur le plan social, l’aisance financière a, bien sûr, profité aux responsables et aux actionnaires, faisant même de nouveaux riches. Mais elle n’a pas de grandes incidences sur le pouvoir d’achat des journalistes et autres travailleurs du secteur.
Dans certaines rédactions, des journalistes sont payés juste au SNMG et n’ont même pas de couverture sociale, en infraction avec toutes les lois de la République. Plus grave encore, ces journalistes, à leur corps défendant, sont appelés à dénoncer des situations identiques à la leur… mais dans d’autres secteurs. Mais, en l’absence d’une vraie représentation des journalistes et face au manque de respect de l’éthique de plusieurs patrons de presse, les pouvoirs publics semblent être dans une position confortable. Parce que le journaliste, en l’absence de conditions minimales de vie décente, ne peut que se replier sur lui-même. Sur un autre plan, cette aisance financière augure une nouvelle étape. Plusieurs grands groupes de presse étrangers veulent faire leur entrée dans le paysage médiatique algérien. D’ores et déjà, on annonce la vente de certains grands tirages de la presse nationale. Cela permettra-il d’opérer la décantation nécessaire à la professionnalisation de la presse ? Pas si sûr. Du moins pas avant longtemps.

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