La chanson algérienne et le mouvement nationaliste

ali.jpgPar Said Radjef pour « Algérie Politique »

En dépit des efforts incessants du pouvoir pour incorporer au passé des images hautement patriotiques qui rassemblaient le mouvement national dans ses composantes, à travers des monographies et des reportages réalisés par des novices avides de gloire, l’imaginaire collectif demeure cependant à ce jour sans repère. Quel était réellement le passé du pays avant 1965, à travers sa vie culturelle, intellectuelle et artistique ? Telle est la question à laquelle on tentera de répondre à travers cette modeste contribution sur le rôle d’une frange qui traduisait les pulsions de la société avant l’indépendance: les chanteurs. 

Selon une tradition remontant très loin dans le temps, le professionnalisme n’existait pas dans la chanson algérienne. A tort ou à raison, les chanteurs étaient considérés comme des citoyens de seconde zone. Pour venir à bout de cette «tare», un grand nombre de chanteurs kabyles, renonça à la chanson d’expression kabyle au profit de la chanson arabophone. La remarque demeure particulièrement valable pour les musiciens. La poésie et les poètes étaient, en revanche, nettement plus cotés et fortement recherchés. De ce fait, les chanteurs en langue kabyle ne furent pas légion, et ce jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, et furent bien plus nombreux après 1945.
 
Les thèmes développés à travers d’innombrables chansons étaient alors l’exil, la séparation d’avec les siens, l’attente de jours meilleurs  et l’amour d’une façon générale. La chanson patriotique (engagée) n’existait pas. Les chansons de l’émigration où sur l’émigration demeurant muettes sur la vie même des émigrés: leurs relations mutuelles en tant que compatriotes, leurs rapports avec l’environnement ouvrier européen et le mouvement ouvrier organisé en particulier, leurs relations avec le patronat qui les emploie, et ses fondés de pouvoir au sein de l’entreprise. Ce qui est grave, c’est la situation que lui a imposée l’exil qui est délibérément occultée. Et ce qui est encore plus grave, c’est le fait que cette chanson refuse d’envisager les solutions qui pourraient déboucher sur les conditions d’une liquidation définitive du système qui était l’unique cause de sa présence à l’extérieur de l’Algérie, c’est-à-dire la fin de la domination et de l’exploitation coloniales.

Ces remarques relatives à la chanson kabyle ou berbérophone s’étendent à la chanson arabophone. Ceci dit en passant. On pourrait dire, sans exagération aucune, que l’honneur de cette dernière fut sauvé in extremis en 1936 par un jeune chanteur inconnu aujourd’hui qui mourut prématurément dans des conditions douteuses dans un hôpital parisien. Ce fut Cheikh El Mehdi, militant de l’ENA, qui eut le grand mérite d’avoir immortalisé, à sa manière certes, le bureau arabe de Paris et son commissaire Gerolami de sinistre mémoire (police spéciale nord-africaine, 6, rue le Compte, Paris). Dans la même chanson aussi, il fustigea ses compatriotes en ce qui concerne certains comportements tels que la consommation d’alcool, les jeux de hasard et la prostitution. Il les incitait à une démarche plus réfléchie, à une prise de conscience pour ne pas «être les marchands de sommeil au service du colonialisme français.»

Les chanteurs qui nous intéressent n’ignoraient pas le fait colonial: ils sont nés durant l’occupation coloniale et y ont grandi et c’est justement cette colonisation qui les a réduits à faire un périple de 2000 kilomètres hors de leur pays à la recherche de subsistance quotidienne pour leur famille et eux-mêmes. Durant cette période, le Mouvement nationaliste algérien, représenté par l’ENA puis par le PPA, tenait le haut du pavé à Paris et dans toutes les grandes villes de France. Des Algériens anonymes, puis notoirement connus par la suite, se dépensèrent pendant longtemps, mettant toute leur énergie au service de l’indépendance.

Après d’autres organisations naquirent ayant chacune sa propre vision de l’avenir et sa stratégie particulière: ce furent le Congrès musulman, puis la Fédération des élus musulmans, l’Association des Oulémas d’Algérie, l’Union démocratique du manifeste algérien (MTLD), sans parler du Parti communiste algérien. A cette époque également certains chanteurs, à l’instar de Aissa El Djermouni, Cheikh M’hamed El Anka, Ahmed Wahbi, Cheikha Rimiti, Khelifi Ahmed, Bastardji, Slimane Azzemn, Cheikh El Hasnaoui, Hadj Tahar Med El Fergani ou encore Kamel Hamadi et Cherif Khaddem, etaient aussi connus que les leaders du mouvement nationaliste.

Délit de silence

Certains parmi les chanteurs en question étaient peut-être adhérents de l’une de ces organisations. Mais signer un bulletin d’adhésion, verser mensuellement une cotisation peuvent-ils être considérés, pour des gens doués de réels talents en direction des populations comme une réelle marque de militantisme s’ils refusent de mettre leurs capacités au service de la cause nationale? Non! Bien au contraire.

Aucun de nos chanteurs ne s’est élevé contre la présence de soldats algériens mobilisés d’office dans l’armée française durant la Seconde Guerre mondiale. Aucun de nos chanteurs ne s’est dressé pour dire sa désapprobation ou sa solidarité avec les victimes à l’occasion du procès de 1940, lorsque les dirigeants du PPA ont été condamnés arbitrairement à de lourdes peines de prison et quelques milliers de militants sommairement exécutés ou déportés et envoyés au camp d’internement de Djenain-Bourezeg dans le Sud oranais.

A partir de juin 1945, ni l’occupation de Basse Kabylie par les tabors marocains et toutes les exactions dont ils furent les maîtres d’œuvre ni le courage et l’intrépidité du jeune Mohamed Zeroual et de ses compagnons n’ont pu émouvoir en quoi que ce soit les fibres chantantes de nos vertueux ténors.
Et que devons-nous penser du silence majestueux de nos amis face au massacre des populations civiles de la Petite Kabylie et du Nord constantinois lors des événements du 8 Mai 1945, alors que ce carnage sans nom qu’aucun criminel n’oserait revendiquer a provoqué des réactions sur les cinq continents de la planète et des débats publics tumultueux au sein même de l’Assemblée nationale française?

Si à chacun de nos artistes chanteurs d’avant-1954, on posait la question suivante: «En tant que chanteur, quelle a été ta contribution au renforcement de la conscience nationale dont les effets se sont concrétisés à partir du 1er Novembre 54?», on risquerait d’être fortement surpris par les multiples réponses qui seraient fournies.
Mais passons cette période 54-62, car au niveau de cette étape les jeux étaient déjà faits et l’action concrète sur le terrain était la priorité des priorités. Une priorité que Farid Ali traduisait on ne peut plus magistralement dans sa célèbre chanson A Yemma.

Et après 1962 ?Chacun à sa manière a une certaine vision du devenir du pays. Et l’Algérie opta dès 1962 pour un «certain mode de gestion» décrit comme totalitaire dans lequel la démocratie ne pouvait que rendre l’âme. Le système retenu a été en réalité l’œuvre consciente des grands commis de l’Etat et de l’encadrement supérieur qui a géré la quotidienneté des situations et par là même la démarche des populations. C’est cela et seulement cela qui est à l’origine de l’émergence d’une philosophie de l’existence inconnue de l’Algérie d’avant- 54.

Le colonel Boumediene qui a pris par la force le pouvoir disait: «Nous sommes en train de jeter les bases matérielles de la future société socialiste». Ce monsieur savait comme tout le monde ou peut-être mieux que tout le monde que les bases de la future société socialiste ne pouvaient être exclusivement d’ordre matériel. Cela signifiait qu’il y avait à côté des nécessités qui n’avaient absolument rien de matériel, c’est-à-dire la qualité des mentalités qui ne s’édifie ni avec le béton et encore moins avec l’acier d’El-Hadjar ou le pétrole de Hassi Messaoud. Nos chanteurs, qu’ils s’appellent Chérif Kheddam, Atmani, Aït Menguellet ou Hassan Abassi, Dariassa, Saloua, Noura ont-ils, à un moment quelconque, tenté de donner raison au grand dictateur Boumediene en l’épaulant et en explicitant sa vision en direction des bergers et des paysans du pays?

Les «artistes», qui auraient épousé une vision opposée, ont-ils essayé à travers leur imagination de démontrer au «maître» de l’heure qu’il faisait fausse route, que le socialisme ne pouvait pas s’édifier sans démocratie et sans liberté, que son oeuvre – la triple révolution – était antinationale et ont-ils essayé, pour rester logiques avec eux-mêmes, de l’isoler et de dresser contre lui les forces vives du pays? A ce jour, nous ignorons ce que pensent Idir, Guerouabi, Chaou, Rachedi, Ferhat Imazighen, Anzanzar, les Abranis et leurs amis des avantages et des insuffisances de l’option socialiste retenue comme mode de gestion par les maîtres de l’heure..

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