« Debza » revient cette semaine avec « Chkoun fina mas’oul? »

deb.jpg« Algérie Politique » s’entretient avec le chanteur-interprète Said Amazigh membre de la troupe « Debza »

 

Parler de l’artiste chanteur Saïd Amazigh, c’est se replonger dans la belle épopée de la célèbre troupe artistique «Debza», créée en 1979 et qui a marqué la scène artistique nationale et connue, notamment, dans le milieu universitaire contestataire et revendicatif dans les années 80. Cadre d’expression plurielle et qui a vu passer de nombreux membres, plutôt militants des droits de  l’homme et de la démocratie et qui subiront continuellement des interpellations arbitraires.

La troupe sillonnera les villes et les villages les plus reculés d’Algérie, souvent sans rétribution. Elle s’imposera comme l’une des rares troupes artistiques à avoir bravé l’interdit pour défendre les causes justes et les revendications citoyennes, mais aussi celles des peuples opprimés, notamment le celle du peuple palestinien. À titre individuel, les membres de la troupe DEBZA apporteront leur soutien aux partis politiques du camp démocratique (PAGS, RCD FFS et PST)

La mythique troupe  «Debza» (Le Poing) est sur le point d’achever l’enregistrement d’un nouvel album « Ch’koun fina massoul ? » un travail de longue haleine et qui aura duré trois années. A travers cet entretien, Saïd Amazigh, vocaliste de la troupe, a bien voulu répondre à quelques questions sur la naissance et le parcours artistique mais aussi sur le nouvel album de Debza.  

Saïd, pour beaucoup d’entre-nous, évoquer « Debza », c’est inévitablement citer Saïd Amazigh …

 

Je ne sais pas, enfin peut-être parce que j’étais le vocaliste de la troupe, mais sinon, « Debza » était un tout, une entité artistique politiquement engagé, une rencontre de copains, une parfaite symbiose, une convergence d’idées, unie comme «les doigts d’une main», autour d’un idéal, d’ idées politiques progressistes,  dans un contexte politique difficile pour ne pas dire impossible, marquée par la répression et l’étouffement de toute expression contraire à l’ordre établi : c’était la pensée unique…

 

Justement, dans quel contexte et quelles conditions est née la Troupe « Debza » ?

 

C’était en 1979, à l’université de Ben Aknoun. A ce sujet, il faut dire et  rappeler que ce nom a été proposé par Djamal Zenati. Nom qui a été vite adopté parce qu’il  correspondait parfaitement à l’esprit de la troupe et pour toute sa symbolique : la lutte pour les causes justes, l’union, le refus de toute forme de répression et d’oppression, les revendications démocratiques, dont le couronnement a été les événements de 80, le Printemps berbère.

 

Comment s’est retrouvé Saïd au sein de la Troupe Debza ?

 

J’étais étudiant en Droit à l’université, j’ai intégré la Troupe en 1982 où il y avait une prise de conscience politique très forte, et cette soif de dénoncer l’ordre établi. C’était dans ce contexte et cet esprit revendicatif et rebelle que la «Debza » est née en 1979. Me concernant, comme j’avais déjà la passion pour la chanson et la poésie, j’ai été influencé – dans le sens positif du terme – par le travail artistique qui se faisait au sein de la troupe. Il y a avait un certain Taïbi Salmah qui m’a beaucoup encouragé à intégrer la troupe et c’était le début d’une belle aventure.

Sur le plan artistique, « Debza » ce n’était pas uniquement la chanson…

 

Absolument, « Debza » a versé dans le théâtre et a interprété un certain nombre de pièces dans le style katébien puisque  Kateb Yacine était, non seulement un ami de la troupe mais son créateur, et je dirais même plus, son père spirituel. Sur le plan dramaturgique, Debza a mis en scène des textes de Yacine, avec la collaboration de Titif et Salim Benzadira, dans la mise en scène. La troupe a interprété plusieurs pièces dont « La voie » qui était une inspiration de Kateb Yacine…« Sendouq Laàdjeb », « Trégue », « El Ma », « Amar El Boudjadi », « A mmin itsradjoun Rebbi », (une adaptation en Tamazight de la célèbre pièce de Samuel Becket « En attendant Godot » un  texte de Mohya), « L’accusée » d’Abdelatif Bounab.

 

Justement vous évoquez Kateb Yacine, c’est quelqu’un qui a marqué la troupe…

 

Absolument ! Il a plus que marqué la troupe, il  était sa source d’inspiration artistique, à travers sa vision des choses, son génie créateur, c’est un monument. Il était le créateur de la troupe, dans le cadre du collectif culturel Action culturelle des travailleurs (ACT), il était le fournisseur, si je puis dire, en textes pour la chanson, à l’exemple « Wach ra sayar f’’aldjazaïr »

 

Quels souvenirs avez-vous gardés de lui

 

Kateb Yacine est plus qu’un souvenir. Comme je viens de le dire, c’était quelqu’un d’extrêmement généreux, humble. Son œuvre mondialement connue et reconnue continue de marquer la littérature algérienne et, paradoxalement, oublié chez lui. Justement,  ce qui caractérise son œuvre, c’est qu’elle est très proche du peuple, il était un défenseur acharné des langues populaires, il disait qu’il faut parler au peuple avec les langues qu’il connaît, qu’il comprend, l’arabe algérien, l’arabe populaire, tamazight avec ses différents parlers, dans ce contexte, « Debza » s’est imprégnée de cette réalité linguistique pour faire passer son message.  J’ajouterai que son génie, c’est d’avoir compris que, pour se faire comprendre par les siens, il faut tout simplement lui parler avec la langue qu’il comprend. Il a réussi à se faire comprendre non seulement par les siens mais aussi  par les autres, en écrivant en français et dont les œuvres sont traduites dans plusieurs langues. D’où sa célèbre citation: « si j’écris en français, c’est pour dire aux Français que je ne suis pas Français » lui qui a pris conscience, très tôt du fait colonial et de ses crimes, témoin des évènements tragiques du 8 mai 1945 et arrêté par la police à l’âge de 16 ans au cours desquels la police coloniale a tiré sur les Algériens descendus dans la rue pour célébrer la victoire des Alliés sur le Nazisme et revendiquer l’indépendance de leur pays. Je voudrais juste ajouter quelque chose

Oui, allez-y

C’était son décès en 1989, à Grenoble, en France, à l’arrivée de sa dépouille, elle a été accueillie par la troupe du Théâtre régional de Belabbes et la troupe Debza. Ce qui a frappé, la foule venue lui rendre un dernier hommage, c’est le traitement qu’il lui a été réservé, pour dire que, même mort, Yacine continuait à déranger… C’était triste de voir la dépouille de Kateb Yacine transportée dans une camionnette « bâchée » de son domicile vers le cimetière El Alya, où il a été inhumé, parce que les autorités ont refusé de mettre à la disposition de sa famille un véhicule digne de ce genre de circonstance, ne serait-ce que par décence. D’ailleurs, il n’y avait pas grand monde à son enterrement du côté officiel. Parmi les politiques, il y avait Mouloud Hamrouche et la présence de Matoub.

Debza, c’est bien sûr la chanson, combien d’albums avez-vous produits ?

« Debza» a enregistré deux albums, un répertoire de chansons à texte, engagées. Notre premier album « El hamla », sorti en 1986 et là aussi, n’était Kateb Yacine, le produit n’aurait jamais vu le jour puisque c’est lui qui l’avait financé, le deuxième album « S’fina –L’école » enregistré à Paris.

Si on parlait de la thématique de Debza, on voit que c’est toujours d’actualité, à l’exemple de « L’école », pourquoi avez-vous abordé ce thème ?

Tout simplement parce que c’est le socle de toute société. A travers cette chanson, on voulait dénoncer la dérive de l’école dans notre pays, et on le constate d’ailleurs, aujourd’hui, ça continue Et en prolongement, la question identitaire qui reste toujours posée, l’enseignement de Tamazight qui manque sérieusement de prise en charge, malgré les quelques acquis arrachés de hautes luttes grâce au combat de militants de divers horizons politiques. Pour revenir à la chanson « L’Ecole », c’est un texte de Graeme Allwrit avec qui on s’est produits lors d’un spectacle à Alger. Nous avons eu aussi l’honneur de se produire avec de nombreux autres chanteurs  et artistes de Tunisie, du Chili, le groupe « Djurdjura » et sans oublier, bien sûr le grand Idir dont nous avons fait l’ouverture de l’un de ses spectacles à Lausanne.

 

«Debza» a été témoin des évènements d’octobre 88, comment avez-vous vécu cette période ?

 

Octobre 88 était le cri d’une jeunesse réprimée dans le sang, les jeunes arrêtés ont connu les affres de la torture. Moi-même j’ai été arrêté avec 14 autres jeunes, à Alger. Nous avons passé 4 jours dans un cachot d’un commissariat avant d’être transférés dans une caserne militaire. Ce sont des images gravées dans ma mémoire et qui ont laissé  en moi des séquelles indélébiles. N’oublions pas aussi qu’Octobre 88, était, d’une certaine façon, le prolongement des évènements d’avril 80.

«Debza » s’est pratiquement éclipsée depuis 2003 et vous avez tenté une expérience artistique en solo…

Si mes souvenirs sont bons, le dernier spectacle de « Debza » remonte à 2003, au Théâtre régional de Bejaïa, en hommage à Kateb Yacine. Pour ce qui est de mon expérience artistique en solo, je dirais que les circonstances et les aléas de la vie ont fait que la voix de « Debza » s’est tue, depuis. Ses éléments ont pris des trajectoires différentes. J’ai enregistré un album « Tamurth », en 1993, toujours dans le style Debza, à la différence que, les chansons que j’ai composées sont écrites en tamazight, puisque, comme vous le savez, Debza est d’expression linguistique plurielle (arabe populaire tamazight). 

 

On croit savoir que vous êtes sur un autre album, pouvez-vous nous en dire plus ? 

 

Effectivement, des   amis de « Debza » m’ont contacté pour me proposer de reprendre et ça m’a fait énormément plaisir, parce que la troupe ne peut pas disparaître comme ça, avec toutes les péripéties qu’elle a connues mon engagement pour les causes justes et les libertés démocratiques, les droits de la femme restés intacts j’ai répondu présent.  Donc, c’est pour l’enregistrement d’un nouvel album sur lequel nous avons énormément travaillé pendant trois ans, sous la conduite du professionnel Bazou, en matière d’arrangements. L’album de 9 titres (en arabe populaire et en tamazight) marquera, en tous cas, je l’espère, le retour de « Debza » sur la scène artistique. L’album en question, intitulé « Ch’koun fina masoul » (Qui de nous est responsable ?), c’est toujours dans l’esprit et le style « Debza » au grand complet, les mêmes thèmes, l’actualité politique, le recul des libertés démocratiques, le retour des fanatismes religieux, enfin bref, « Debza ». L’album sortira, normalement, début janvier 2010.

 

En tant qu’artiste chanteur, quel regard portez-vous sur la chanson kabyle actuelle ?

 

Chacun son style, sa façon de voir la chose et c’est au public d’apprécier ou non. De toutes les manières, chaque style a son public, mais il faut dire que ces dernières années, le style festif  a pris le dessus, ce qui fait que la chanson à texte engagée, qui caractérisait la chanson kabyle est presque en voie de disparition, si je puis dire. Exceptés, bien sûr, les artistes incontournables et quelques autres jeunes chanteurs  qui arrivent sur la scène et qui apportent  une touche particulière, sur le plan poétique et dans l’interprétation, la chanson kabyle a besoin d’un souffle nouveau…

 

Quelque chose à ajouter ?

 

J’espère tout simplement que ce nouvel  album marquera le retour de Debza sur la scène artistique  et qu’il sera à la hauteur et merci pour le blog «Algérie Politique» de m’avoir  ouvert cet espace pour m’exprimer. R.Z.

Commentaires

  1. amazigh dit :

    Vivement le retour de Debza!

  2. akakane dit :

    C’est toujours un vrai plaisir d’avoir des nouvelles de ce charmant et sypatique garçon que j’ai perdu de vu depuis 16 ans.
    Said avait cet art d’apporter toujours une note de fraicheur et de gaieté par son innocence , sa spontaneité et sa generosité.
    Bon vent camarade!

  3. bastos el bombardi dit :

    Debza revient? Debza sur le ring ?

    J’espère que le retour de Debza entrainera le retour de celles et ceux qui, par nécessités ou contraintes, ont du fuir l’espace public pour survivre … nous avons besoin de mémoire, nous avons besoin de sens … nous avons besoin aussi qu’on nous explique le silence et la reddition d’une certaine élite culturelle à des moments importants de l’histoire contemporaine … l’effet que ça fait sur eux … sur nous … que reste-t-il de leur talent ? Leurs parcours ? … et osons le mot … sont-ils légitimes aujourd’hui et au nom de quel idéal et quel talent ?

  4. samir dit :

    bon retour, ca fait plaisir debza.

  5. Ali dit :

    Je suis très content de le savoir, et vraiment ça fait plaisir de vous revoir de nouveau et entendre qui est responsable Merci

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