Maître Ksentini: la paix sans mémoire et l’armée sanglante sans repentance (2ème partie)

ksentini1.jpgEl Erg Echergui pour « Algérie Politique »

«Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément» Boileau

Pour réussir une mission à haut risque comme celle de blanchir des officiers criminels et effacer les traces menant vers les « agents de l’Etat » commanditaires et exécuteurs des disparitions forcées, il ne suffit pas de se parer d’une conscience morale d’un bon père de famille. Pour louvoyer et sécher le sang des victimes et les larmes de leurs familles avec des billets de banque, il ne suffit pas de savoir lutter contre sa conscience, dissimuler sa basse fourberie et supporter la vile compromission. Tant s’en faut. Le système, pour sa sainte pérennité, recherche en compléments de ces critères, l’intelligence et le souci de la cohérence dans les déclarations publiques afin de ne pas nuire la mission, dont le commis a la charge. Or maître Ksentini, avec ses nombreuses contradictions et ses stigmatisations à l’égard des familles des disparus, n’a cessé de s’empêtrer dans des considérations farfelues loin des attentes des familles de disparues en usant de subterfuges, érigés en lois, propres aux maquignons soucieux de remporter un marché au rabais.

Il traite les familles des disparus, comme s’ils étaient des éleveurs sinistrés par la perte de bétail dans quelque catastrophe naturelle. On se demande comment un tel homme a pu devenir un juriste et comment il a pu croire, avec sa dialectique limitée, qu’il pouvait s’acquitter de la noble mission de la défense des droits de l’homme.

Ksentini et le blanchiment «d’agents».

D’abord, il y a lieu de s’arrêter sur la terminologie qu’utilise maître Ksentini, pour aborder la question des disparus tant elle tend à induire en erreur les profanes de la réalité algérienne. Le juriste de Blida prend un soin méticuleux pour désigner les responsables des tortures et des exécutions sommaires par « agents de l’Etat ». Il ne voudra pas s’aventurer au-delà de cette qualité de peur de mettre les pieds dans un engrenage, dont ni lui ni une partie des officiers militaires impliqués n’en sortiront indemnes. Il parle de ces « agents » comme s’il parlait de fonctionnaires corrompus. Il n’évoquera pas de crime crapuleux. La perception qu’il véhicule crée la similitude entre « l’agent » qui a perpétré « quelques meurtres » et l’agent qui a détourné quelques millions de dinars. Le message subliminal à l’intention de l’opinion publique nationale et international devient alors clair : il n’y a pas de raison à être horrifié plus par l’acte « banal » des uns qu’avec celui des autres. La volonté de cacher et de nier le rôle de l’armée dans ces crimes exprime plus qu’une peur des Services secrets. En fait, elle trahit une mission qui vise la falsification de l’histoire et le bannissement de la mémoire collective du souvenir des 10 000 disparus. Elle a pour objectif d’ancrer, chez les prochaines générations, l’idée que l’armée algérienne n’a jamais pu être un jour l’instrument démoniaque contrôlé par certains criminels de guerre aussi monstrueux que les terroristes eux-mêmes. Cette attitude va au-delà de l’obédience et la dépendance de Ksentini vis-à-vis du pouvoir. Tel un tabou jamais violé, l’observation sans faille d’éviter la remise en question du rôle de l’armée dans les exactions et les crimes contre l’humanité qui ont endeuillé l’Algérie, caractérise, plutôt, toute la classe politique et les médias algériens, y compris ceux qui, de par leur regard critique politique du pouvoir, jouissent d’un certain aura auprès de l’opposition.

Le processus de réhabilitation de l’armée, dont il a accepté la conduite, a commencé dès qu’il fut nommé. Car, si l’on examine les résultats qu’il obtint après ses « enquêtes » sur les disparitions forcées, il devient évident que maître Ksentini n’a pas été choisi pour des qualités de fin limier, puisque le nombre de cas élucidé est éloquent : 0 /10 000… On ne peut pas dire non plus qu’il ait été choisi pour des qualités d’homme juste et irréductible puisqu’il ne portera aucune accusation ou regard critique contre les forces de sécurité et encore moins sur les officiers militaires qui ont transformé les soldats et agents des services de sécurité en bouchers incontrôlables.

Et à l’inverse, et contrairement aux conventions sur les droits de l’homme dont il prétend défendre, il ne luttera pas publiquement et avec force pour la réhabilitation officielle des 10 000 personnes disparues et ne combattra pas pour la restitution de leurs dépouilles à leur famille. Car, il sait qu’un tel processus compromet l’image immaculée de l’armée.

Après avoir réduit toutes les atrocités de la décennie rouge dans deux sacs fourretouts opaques appelés grossièrement “tragédie nationale” et “la charte pour la paix et la réconciliation nationale” et après avoir réduit les responsables des dizaines de milliers de morts à une poignée d’agent impossibles à identifiée, il attend le moment propice pour faire sortir son autre emballage appelé « amnistie générale » qu’il appelle de tous ses voeux. Tirant les marrons du feu pour le compte de l’armée, il s’échine sans remords à faire subir aux victimes du terrorisme d’Etat et du terrorisme islamiste, le supplice de Tantal.

Dans la série « Ksentini ment comme il respire », voici le clou du spectacle

Sa dernière bévue date d’hier dans El Khabar du 27/08/2010, et elle est monumentale, de la taille d’un monument aux morts que l’Etat ne songera jamais, si ce n’est sous la contrainte, à ériger à la mémoire des dizaines de milliers d’Algériens exécutés sans jugement et enterrés nulle part par les forces « trop-spéciales » et par certains de leurs supplétifs assoiffés de sang.

Il dit en substance : « 95 % des familles des disparus ont accepté les indemnisations qui leur ont été versées conformément à la charte nationale. LES INDEMNISATIONS SONT EN SOI UN AVEU DE L’ETAT DE L’ERREUR DE QUELQUES-UNS DE AGENTS ET UN GESTE DE SOLIDARITÉ ENVERS CES FAMILLES. »

Ici, on ne peut s’empêcher d’écarquiller les yeux de stupeur. Ou bien, Ksentini a perdu la raison, ou bien il s’embrouille volontairement pour encourager les familles des disparus et celle de victimes du terrorisme à manifester avec plus de force.

Premier gros mensonge : ils seraient seulement quelques-uns à être responsables de plus 10 000 liquidations physiques avec effacement des traces des crimes. Si on partage, à parts égales, les 10 000 victimes sur ces quelques simples agents de l’Etat, chacun d’eux serait, à lui seul, un véritable escadron de la mort qui brilla de mille feux dans des crimes parfaits à la pelle. Même si on admet qu’ils étaient 100 criminels militaires ou supplétifs incontrôlables qui se seraient mis d’accord (par SMS…), ils n’auraient pas à eux seuls arrêté, tué et fait disparaitre plus de 10 000 cadavres sans laisser d’indice. Il ne s’agit pas de quelques-uns, mais d’une véritable machine de mort actionnée de très haut dans la hiérarchie militaire. Et cette machine de mort avec son commandement existe encore à l’intérieur de l’armée. Elle est mise en veilleuse comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête des Algériens. Comme un démon, elle peut se réveiller à la faveur d’une autre crise politique et fauchera d’autres centaines de milliers de morts. L’établissement de la vérité et la justice aura non seulement le mérite de soulager les familles des disparus et des victimes du terrorisme, mais elle aura celui de conjurer les démons qui habitent l’Algérie. Il faut que les intellectuels et les hommes politiques qui appartiennent au pouvoir comprennent ça.

Deuxième gros mensonge : 10 000 disparus seraient « une erreur ». C’est odieux de faire cet amalgame. Un meurtre sans jugement est un crime contre tous les Algériens et contre l’humanité. C’est un crime contre l’humanité. Dix-mille disparus sont un génocide.

Troisième gros mensonge : l’Etat se montre solidaire avec les familles des disparus. Il ne l’a jamais été. L’Etat appartient à l’armée. Et l’armée se moque complètement de la douleur de ses familles qu’elle assimile avec les familles des terroristes. L’Etat représenté par le chef suprême de l’Armée, le premier magistrat et président de la République a avoué publiquement tout le bien qu’il pense des mères des disparus. Du haut de son poste, en guise de solidarité dont parle Ksentini, Bouteflika n’a pas hésité à les trainer dans la boue en disant qu’elles lui font honte. Et puisque l’Etat reconnait « les erreurs de certains de ses agents », ce même président (ni Ksentini, d’ailleurs) n’a pas encore exprimé publiquement sa honte de savoir qu’ainsi au sein de l’armée, il y a des escadrons de la mort et qui ont décuplé le climat de la terreur pendant la décennie rouge. Il faut croire que les mots n’arrivent pas à sortir de sa bouche; il n’a pas encore trouvé le même courage qu’il a trouvé devant de vieilles femmes éplorées.

Un esprit de solidarité envers ces familles que la machine de mort « de l’Etat » a définitivement détruit leurs vies, commence par éviter à chaque fois de botter en touche et appeler les choses par leurs noms. Il convient de cesser de les regarder en chien de faïence et de prendre en charge leurs doléances, en particulier leur droit à la vérité et à la justice.

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