Disparus et Réconciliation nationale: la démarche suivie n’est ni sincère ni viable*

disparus.jpgPar Lila Iril, présidente de l’Association nationale des familles de disparus (ANFD)

 

Dans tous les pays autoritaristes, singulièrement dans les pays latino-américains, les processus de démocratisation, là où ils ont eu lieu,  ont requis la fin de la ’’policisation ’’ de la vie politique et l’impunité quasi-institutionnelle dont jouissaient les hiérarchies militaires et les polices politiques des régimes.

 

Cela s’est traduit, précisément en termes institutionnels, par une subordination, dans la transparence, des militaires à une autorité civile responsable –c’est-à-dire tenue de rendre des comptes à la seule entité souveraine dans un régime démocratique : le peuple.

 

Comme dans ces pays, chez nous, une réforme institutionnelle ne peut venir à bout, à elle seule, de l’autoritarisme social construit depuis plus de 40 ans et, en vertu duquel une part d’arbitraire et de passe-droits de la majorité des acteurs sociaux et politiques est plus qu’acceptable voire normale.  

La démocratisation de la vie politique passe obligatoirement par la fin de ces privilèges ; c’est-à-dire que ces acteurs dont il est question et qu’il convient d’appeler les élites cessent de compter sur des moyens extralégaux et extrajudiciaires pour protéger leurs intérêts. C’est ainsi et seulement ainsi, lorsque ces élites ne se considérant plus au dessus de la loi que la demande populaire peut trouver une expression à travers des voies institutionnelles.

 

Sur un autre plan, longtemps marginalisées et violentés de larges secteurs de la population ont besoin de construire une autre mémoire politique pour accéder à la citoyenneté. Cela appelle une stratégie de transformations sociales qui doivent viser la reconstruction des relations politiques et sociales déjà perverties par le parti unique et malmenées par un conflit armé sanglant.

 

C’est cela qui devrait être la substance d’une réconciliation nationale.

 

Elle ne pouvait signifier une réconciliation de tout le monde avec tout le monde pour un nouveau statu quo, sinon elle ne fait que reconduire un ordre qui ressemble plus à l’autoritaire unicité installée par le parti unique qui à elle-même conduit à cette impasse sanglante.

La réconciliation n’est pas la fin des clivages, la vouloir ou la concevoir ainsi c’est préparer son échec car les causes des conflits sont toujours présentes. Dépasser ces conflits c’est  mettre en place un cadre qui permet leur expression sans violence.

 

Le décalage du contenu du texte portant charte dite « pour la paix et la réconciliation nationale » par rapport à une démarche soucieuse de tourner la page et d’engager
la Nation entière sur la voie du développement ne peut être mieux symbolisé que dans  le traitement réservé au dossier des disparus. De fait, la prise en charge de ce traumatisme qui devait être consensuel et graduel a rapidement viré à une impasse à cause de l’arrogant autoritarisme affiché par le chef d’Etat, repris dans le texte, relayé ensuite par tous les acteurs officiels ou assimilés comme tels et qui veut que tout ce que fait le pouvoir est la meilleure et la seule démarche à suivre.

 

Défendre les victimes 

 

Qu’il soit bien compris que la problématique ici n’est pas de punir les coupables mais de défendre les victimes. Et dans le conflit il y des victimes directes et des victimes indirectes. Si la notion de  victimes directes est claire, les victimes indirectes sont tous les citoyens qui ont peur de subir eux-mêmes, des membres de leurs familles ou des amis le même sort ; c’est être assassiné, être enlevé et disparaître ou subir la torture. Cette dernière catégorie de victimes représente à peu prés l’ensemble de la communauté nationale.

 

Le sens de l’injustice ressenti par les familles de disparus, enlevés par les corps constitués de l’Etat ou les groupes terroristes islamistes, dans le déni de vérité qui leur a été opposé est exacerbé par le processus de réconciliation lui-même. Décréter purement et simplement l’absolution générale pour les crimes des terroristes islamistes  et l’impunité de fait pour les responsables des disparitions forcées, des exécutions extrajudiciaires et de la  torture est rarement le remède pour mettre fin à  un conflit et tourner la page.

 

Le vingtième siècle est jalonné par des conflits et  guerres de toutes sortes mais il est difficile de trouver un traitement équivalent à cette espèce de « il ne s’est rien passé » codifié par la charte dite « pour la paix et la réconciliation nationale».

 

Pourtant il est illusoire de croire qu’on peut prendre en charge un dossier aussi lourd sans au minimum la reconnaissance publique des souffrances et des responsabilités pour redonner une dignité à toutes les victimes directes. Et dans un deuxième temps, le soutien matériel sans aucune condition et la recherche de la réparation des dommages autant que possible avant de  répondre à la demande de toutes les victimes directes et indirectes  sur qu’est-ce qui s’était passé, pourquoi et quels sont les responsables pour réduire la possibilité que de tels agissements se reproduisent.

 

Que doivent penser les familles auxquelles on demande, comme c’est le cas aujourd’hui, de signer des PV de la gendarmerie dont lesquels il est mentionné que le disparu est mort « lors d’un accrochage avec les forces de sécurité » alors qu’il a été interpellé du domicile ou de son lieu de travail  avant de disparaître?

 

Poser autrement la question c’est dire qu’est ce qui a changé depuis ou alors plus généralement :  

Est ce qu’aujourd’hui  les citoyens algériens anonymes qui ne se sentent pas en total sécurité dans un commissariat de police ou une brigade de gendarmerie sont rares après que des centaines qui y sont passés  sont aujourd’hui portés disparus?

 

La légèreté déconcertante avec laquelle répond Farouk Ksentini et consorts  aux angoisses des familles  démontre que la démarche de l’Etat n’est pas sincère. Alors que  les familles qui se rendent aux convocations des brigades de gendarmerie savent que des centaines d’entre elles ont refusé et refusent les indemnisations comme elles le vérifient sur les listes exhibées par les brigadiers, le zèle de ces fonctionnaires va jusqu’à effacer des statistiques même les dizaines de familles qui se rassemblent tous les mercredis au siège de l’ex ONDH pour exiger la vérité et la justice.

 

Alors que des mères, encore traumatisées, trouvent dans ce rassemblement un moyen de se sentir moins coupable de leur échec de connaître la vérité, le Président de
la CNCPPDH qui ne condamne pas leur passage à tabacs par la police se substitue au ministère de l’intérieur pour rappeler à ces vielles femmes que le pays vit sous l’état d’urgence.

 

C’est plus qu’un aveuglement de croire que ce dossier est clos par le simple fait de sa criminalisation administrative ?

 

Farouk Ksentini dit que l’Etat ne peut pas organiser des procès contre lui-même et qu’il n’existe pas de documents pour poursuivre les auteurs des enlèvements. Notons  au passage que la confusion entre l’Etat et le pouvoir est probablement voulue.  Pour le reste, seule la justice peut constater une éventuelle absence de documents.  Des témoignages écrits en possessions d’associations et d’avocats relatent avec force détails le traitement subit par des citoyens interpellés et qui ont transité par des commissariats ou des casernes avant qu’ils ne soient portés disparus. D’autres témoignages relatifs à des charniers de victimes des groupes terroristes islamistes sont aussi nombreux. Ces  dossiers ne méritent-ils pas  d’être traités par la justice ?

La vérité, certes  plus dure, est plus productive. 

 

Quelle armée au monde qui est confrontée à un péril ne commet pas de bavures ? Personne ne peut le croire. L’impunité de faite imposée par la charte dite « pour la paix et la réconciliation nationale » empêche que les mécanismes qui ont présidé à des disparitions à cette échelle soient connus des Algériens dans le but de d’éviter qu’ils ne se reproduisent.

 

Que les islamistes algériens aient pris les armes pour éliminer les obstacles sur la voie de l’avènement d’un Etat islamique et que  le crime « des impies », est la substance même de leur propagande pour l’exaltation des troupes au combat est aussi un fait. Si un mécanisme de réconciliation doit voir le jour  il ne peut certainement pas s’appuyer sur une notion  d’égarement.

 

Une réconciliation nationale ne peut enterrer le passé par sa simple négation. De même que le pardon des victimes, nécessaires pour tourner la page, ne peut être un acte abstrait. La repentance des bourreaux et donc la vérité conditionne ce pardon.

 

Les chiffres et autres  statistiques servis par
la CCNPPDH sur un prétendu règlement de la question des disparus alors que la commission de suivi de la charte dite pour la paix et la réconciliation nationale n’a pas rendu public le moindre document jusqu’à présent ne trompent personne.

 

  • Les instances de l’ONU qui viennent d’être destinataires par l’Association Machaal (enfants de disparus) de Jijel d’une autre liste de 140 personnes disparues avec tous les documents prouvant l’identité de leurs ravisseurs savent que l’écrasante majorité des familles ne veulent pas renoncer à la connaissance de la vérité.

 

  • L’opinion publique nationale sait que  « le silence » des victimes et des militants des droits de l’homme est le résultat du recul dramatique des libertés.

 

 

Fondée ou non, l’inquiétude et la peur  de revoir la violence est présente dans la mémoire collective. Des journaux l’expriment régulièrement  après un attentat spectaculaire ou qui vise une personnalité. 

 

Alors qu’est ce qui a vraiment  changé ?

 

* Paru in El Watan du 29 septembre 2010

Commentaires

  1. Amine dit :

    Pour évaluer objectivement la jeune expérience algérienne en matière de reconciliation nationale ( 5 ans ), je recommande à nos amis internautes l’article suivant :

    « Réflexions sur quelques expériences de réconciliation nationale »

    publié dans le blog :

    http://perspectivesalgeriennes.centerblog.net

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