11 novembre, 2007
Malika Matoub :«Matoub est un sujet qui fait peur»*
Annoncé pour aujourd’hui puis reporté, le procès de l’affaire de l’assassinat de Matoub Lounès aura-t-il lieu ? En attendant d’être édifié sur ce que tout le monde appelle une affaire politique, ici en Kabylie, la sœur du Rebelle revient encore avec d’autres vérités et met à nu des contradictions qui montrent et démontrent que cette affaire est plus que compliquée.
Quelle lecture faites-vous des dernières manipulations médiatiques au sujet du procès de l’assassinat de votre frère ?
Malika Matoub : Cette question me fait sourire. Y a-t-il autre chose que des manipulations médiatiques dans notre pays à partir du moment où le pouvoir a la mainmise sur toute forme de communication, notamment l’audiovisuel et la presse écrite. Celle dont vous voulez certainement parler, c’est celle des quotidiens qui ont annoncé la tenue du procès des présumés assassins de Lounès, pour le 11 novembre. Il y a certainement manipulation, mais je ne saurai dire si elle vient des quotidiens ou d’ailleurs. Dans le premier cas, ces quotidiens ont donné une information erronée qui n’est toujours pas officielle auprès de la cour de Tizi-Ouzou, dans ce cas-là, aujourd’hui, il n’y aura pas de procès sur cette affaire. Dans le deuxième cas, le procès se tiendra et j’y serai, actuellement, c’est la raison de ma présence en Algérie. Ces quotidiens auraient dit vrai et donc détiendraient des sources «sûres». Certainement pour des raisons occultes, «ils» veulent ou pas alerter l’opinion sur la teneur de ce procès. Soit par peur du ridicule en rendant publique une mascarade qui n’a pas de sens, soit parcequ’ «ils» auront des «garanties» pour se débarrasser d’une affaire aussi embarrassante, en sacrifiant deux innocents qui avaient été désignés par celui qui devrait répondre devant la justice pour ses propos et ses actes dans cette affaire. Rappelons que ces deux présumés «assassins», Medjnoun et Chenoui, auraient été d’après leurs dires, tous les deux désignés et livrés par l’actuel vice-président de l’Assemblée populaire nationale (APN).
De plus en plus, on qualifie l’affaire Matoub Lounès de politique, il ne s’agit plus de la tenue d’un procès d’une affaire d’assassinat ?
Vous avez tout à fait raison, cette affaire a été subtilisée à la justice pour être gérée politiquement, et ce, dès les premiers jours qui ont suivi l’assassinat. C’est ce qui fait la difficulté de cette affaire mais c’est aussi ce qui confirme que cet assassinat ne peut être attribué à un banale groupuscule de terroristes islamistes comme l’ont tellement rabâché certains «démocrates» de service. S’ils avaient raison, il aurait été si simple de répondre aux revendications de ma famille en procédant à une reconstitution du crime, à une enquête balistique, à une audition approfondie des témoins, à une instruction depuis bientôt dix ans avec tous les éléments que nous avons mis à la disposition de la justice. Il est évident aujourd’hui, que tout cela ne peut avoir lieu sans une volonté politique.
Quelle lecture faites-vous du retard inédit de la tenue de ce procès, presque dix ans après l’assassinat, le procès n’a toujours pas lieu ?
Pour aboutir à un procès, il faut passer par l’étape d’une enquête sérieuse sur le pourquoi et le comment. Le mobile du crime déterminera les pistes à suivre et les personnes suspectes. Si nous en arrivons là, nous aurons fait un grand pas en avant. Il est évident que si la justice met sept années pour juger deux présumés assassins qui présentent tous les deux un alibi, il faudra encore de nombreuses années avant de juger les véritables assassins qui courent toujours dans la nature. Effectivement, presque dix ans après l’assassinat, le procès n’a toujours pas lieu et ce, grâce à un choix dès le départ, de ne pas aboutir. Si un jour, le procès des assassins de Matoub devait avoir lieu en Algérie, je suis sûre qu’il sera la locomotive de beaucoup de procès d’assassinats politiques, (BOUDIAF, Mekbel, Djaout, Boucebci…) et fera la lumière sur la crise politico identitaire dans notre pays. Pour ma part, au terme de ces dix longues années, devant l’inertie de l’institution judiciaire dans mon pays, bâillonnée par des forces occultes ou autres, je me donnerai le droit de juger l’incompétence de cette justice et de faire recours aux institutions internationales pour que justice soit rendue.
Plusieurs irrégularités et anomalies sont relevées dans cette affaire, pouvez-vous nous en parler brièvement ?
En plus des irrégularités et anomalies constatées dans ce dossier, se rajoutent anathèmes et dérives de certains responsables politiques qui ont avancé des conclusions prématurées sur les auteurs de ce crime. Ils ont même été jusqu’à en faire un livre dans lequel ils relatent «des échanges téléphoniques» qui auraient été interceptés le lendemain de l’assassinat, sans que les auteurs de ce livre ne soient entendus par le juge chargé du dossier. Dans ce même livre, rappelons que le 2 juillet 1998, au siège du RCD d’Alger, « des centaines de personnes se regrouperont…La sono perchée sur les balcons faisait vibrer le quartier au rythme de Kassaman, version Matoub ». Rappelons que la seule copie de cet enregistrement, en dehors du Master mis à l’abri et en sécurité, se trouvait dans le véhicule de Lounès, copie subtilisée par les auteurs de l’assassinat selon le témoignage de ma belle-sœur. Beaucoup d’anomalies sont à constater dans cette affaire, comme par exemple, le rapport de la gendarmerie que j’ai rendu public en juin dernier par le biais de votre journal. Ce rapport est précis sur l’identité des personnes se trouvant en compagnie de Lounès ce jour-là. Avec un tel rebondissement, aucune réaction n’est à constater, ni de la part de la justice, ni de la part de la personne concernée, la sœur aînée de Nadia ma belle-sœur. Les pressions qu’ont subies Nadia et ses petites sœurs, avant et après l’assassinat, doivent faire l’objet d’une enquête approfondie (des lettres prouvant ces pressions ont été retrouvées au domicile de Lounès et ont été mises à la disposition du juge d’instruction. Nous jugeons aujourd’hui, utile de rendre public ces lettres qui sont suffisamment troublantes.
Est-ce que la famille de Matoub est soutenue par des partis ou des organisations dans sa quête de vérité ?…
Hormis les mercenaires de l’intox et de la désinformation qui se sont dévoyés eux-mêmes, tous les partis, organisations et personnalités éprises de justice et de réparation nous portent leur soutien dans cette quête de vérité. La plupart sont eux-mêmes victimes du système qui verrouille toute libre expression et qui a érigé l’impunité en mode de gouvernance. Les cas sont nombreux : les disparus, les victimes du terrorisme, Arezki Aït-Larbi, Mohamed Benchicou, le Matin et la tragédie du Printemps noir… Même si ces organisations n’expriment pas aujourd’hui leur soutien de manière apparente, l’apparence est le contraire de l’évidence. Tout le monde aime Matoub pour son authenticité, son courage, sa justesse, sa bravoure, toutes ces qualités qui lui sont reconnues, mais comme nous en avons parlé précédemment, Matoub est un sujet qui fait peur, il dérange nos dirigeants qui ont des comptes à rendre sur sa disparition. Beaucoup d’erreurs ont été commises de la part des responsables politiques, il est grand temps d’y remédier. Tous les responsables politiques qui ont occupé une fonction durant cette décennie, auront des comptes à rendre devant l’Histoire. L’impunité ne pourra jamais effacer les crimes commis. Malgré toutes les tentatives, les multiples facettes du pouvoir ne peuvent pas vous empêcher d’aimer Matoub et de soutenir la quête de vérité sur son assassinat, mais il se doit de vous interdire de l’aider parce que si vous l’aidiez, vous contribueriez à la chute du «système » qui les protège. Système pour lequel Lounès a durant toute sa vie, combattu. Je pense qu’il y a, encore des hommes et des femmes qui refusent la soumission et la compromission et je reste optimiste quant aux jours meilleurs que connaîtra notre pays. Comme l’a écrit Lounès dans un de ses textes inédits, « Quand l’Etat trahit, le peuple doit monter au créneau. »
Entretien réalisé par La Dépêche de Kabylie
Commentaires(1)
L
Je n’ai pas écrit un brûlot. Ce n’est pas une provocation. Ce n’est pas un livre qui a été écrit pour déclencher un scandale. J’ai écrit un livre pour les Algériens. Un livre qui raconte l’incarcération arbitraire dont j’ai été victime et sur laquelle je ne me tairai jamais. Pour moi, il n’y aura jamais de silence sur l’arbitraire dont j’ai été victime ainsi que la presse algérienne et la société civile. Je ne me tairai pas non plus sur la machination politico-judiciaire qui a impliqué sa police et sa justice aux ordres, dans mon incarcération.
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